Mon premier studio, c’est-à-dire le premier appartement que j’ai occupé seul après l’explosion définitive de la colocation à Antony, l’ardoise laissée par l’un des colocataires tardivement recrutés en remplacement des premiers, ma rupture compliquée avec Greg et, en conclusion, la fin d’une ère utopique.
Cette fin-là d’une époque a coïncidé avec le départ de mon amie Hélène de ce même studio pour un autre à Vanves. C’était une aubaine : je n’avais pas me mettre en quête de l’impossible (rien de plus déprimant que de chercher un appartement quand on est étudiant et qu’on gagne trois francs six sous, même avec la caution de son père, même en 1998). Je revois comme si c’était hier, à l’annonce de mon salaire (des piges payées au lance-pierre par les éditions Atlas), la tête de l’agente immobilière, une fumeuse de 50-60 ans à la voix éraillée, tailleur en laine kaki et cheveux vaguement roux coupés façon mulet. Elle m’avait dit : « Avec ce que vous gagnez, c’est un peu juste ! » Hélène, qui était présente, puisqu’il s’agissait également de son état des lieux de sortie, était intervenue : « Mais enfin ! quand je l’ai pris, je gagnais encore moins que cela ! » L’agente immobilière s’était renfrognée et l’affaire avait été conclue.
Situé avenue Pierre-Brossolette à Montrouge, le studio mesurait 17 m², au 5e et dernier étage, ne disposait que d’une seule fenêtre — une porte-fenêtre — et il était orienté plein ouest. Un paradis en période glaciaire, mais sinon… sitôt que l’on ouvrait la porte-fenêtre à partir de mai, la chaleur et la pollution vous sautaient littéralement à la gorge, de même que le bruit de la circulation incessante sur la nationale 306. Je pourrais ajouter qu’à cause de la chaleur sur le balconnet et la pollution, toutes mes plantes crevaient (un oranger offert par ma tante, des capucines…), mais, en réalité, j’ai toujours fait crever les plantes où que je sois.
Hélène m’avait expliqué qu’un jour, allongée sur son clic-clac, elle avait remarqué un coin décollé de papier peint et que, prise d’une pulsion soudaine, elle avait commencé à tirer dessus. C’est ainsi qu’elle avait entrepris de se débarrasser d’un affreux papier peint bleu clair et avait repeint. Mais comme elle était plus impulsive qu’appliquée, elle ne s’était pas souciée de retirer toutes les couches de papier peint ; la couche inférieure était restée collée aux murs en de nombreux endroits, tant et si bien que la peinture soulignait tout un tas de variations d’épaisseurs et donnait un aspect granuleux aux murs à cause de toutes les petites peluches de papier peint mêlées à la peinture.
Par terre, il y avait une moquette bouclée bleue passablement élimée.
Je me souviens que je prétendais habiter non pas 17 m², mais 42 m³, parce que j’entassais parfois les choses en hauteur, notamment derrière la porte de la pièce principale que je laissais toujours ouverte.
Je n’ai aucun souvenir de mon emménagement et de mon déménagement. Je suppose que pour l’entrée, Greg avait dû m’aider et emprunter la petite fourgonnette de son père ; et pour le départ, Olivier était de la partie, mais je n’associe cela à aucune image mentale. Quelques jours après mon emménagement, Alain était venu me voir et on avait piqueniqué par terre dans la pièce à l’heure de sa pause-déjeuner.
Je n’ai jamais vraiment pris possession de ce lieu, je ne me suis jamais véritablement senti y habiter et pourtant, j’y suis resté huit ans. Arrivé là par hasard et par nécessité, il me semble n’y être resté que par inertie (une force dont je déborde).
Je ne m’en souvenais pas — Greg me l’a rappelé le mois dernier : il a dormi chez moi pendant plusieurs mois, peinant à trouver un appartement après son départ d’Antony. Et à l’époque de mon célibat, il venait encore y dormir le mardi soir pour se rapprocher d’Antony où il travaillait le mercredi. Je crois que ma nièce est également venue y dormir sur le même matelas, à même le sol, de même que Juliette S quelquefois. Na aussi, mais plus rarement — je me souviens qu’elle était là la nuit où j’ai finalement décidé de mon sujet de thèse, renonçant à Copi pour le trio Gide-Herbart-Nizan. Je me souviens également que Na avait eu un problème avec ma clé qui, tout à coup, ne fonctionnait plus : j’avais rusé avec l’agence au moment de mon départ du studio pour la rendre dans un second temps, de crainte qu’ils ne s’en rendent compte et ne me facturent une clé, au pire une serrure..
Jérémy est venu quelques fois — c’est d’ailleurs chez moi, un matin, après l’avoir surpris en sortant de la douche en train de lire ce que j’écrivais sur mon premier ordinateur (un Packard-Bell acheté au Carrefour de Villiers-en-Bière) que j’ai rompu. Yann m’a parlé pendant des années du sandwich à la mayonnaise que je lui avais servi (rien d’autre dans le frigo) et des tartes salées industrielles (pommes de terre/poireaux ou tomates/chèvre) achetées au Monoprix les jours de paie. Surtout, je me souviens d’y avoir souvent attendu Mohamed, un Égyptien avec qui je suis sorti cahin-caha plusieurs mois avant son retour en Égypte. D’où peut-être un souvenir de tristesse vague, de très grandes insatisfactions sentimentales et de soirées à peaufiner des textes assez tristes (il faut dire que c’est aussi là-bas que j’ai soigné mon Hodgkin).
J’ai eu très peu d’interactions avec mes voisins. Tout de même : à droite vivaient un jeune couple et leur bébé (je crois qu’ils travaillaient dans une banque). Un jour, l’homme avait sonné chez moi et m’avait demandé s’il pouvait passer par mon balcon pour accéder au sien parce qu’il avait claqué la porte derrière lui en oubliant ses clés à l’intérieur. Un monsieur qui vivait dans le studio sous le mien s’était plaint d’une fuite d’eau dans sa salle de bain (première d’une longue série de problèmes d’eau).
Il y a aujourd’hui un joli aménagement du petit jardinet devant l’entrée (à l’époque, je crois qu’il n’y avait en tout et pour tout qu’un buisson assez mal entretenu). Y a-t-il toujours la moquette murale au rez-de-chaussée (rouge de mémoire) ?
Je ne me souvenais absolument pas de l’arrêt de bus juste devant, mais c’est peut-être parce que je devais marcher jusqu’à l’arrêt suivant plutôt que de rester là à l’attendre…

