Quand j’ai emménagé à Montrouge, j’étais pleinement fumeur. Je fumais chez moi, c’est-à-dire à l’intérieur, été comme hiver, mais à la nuit tombée, alors que la valse des voitures, des klaxons et des impatiences ralentissait un peu, je me postais sur mon balcon, une cigarette dans une main, un thé dans l’autre, et je scrutais les lumières de la ville. La vue n’avait strictement aucun intérêt dans la journée, mais sa laideur s’atténuait la nuit sous mon regard astigmate.
Je ne sais pas si c’est vrai (j’espère que non), mais ces souvenirs sont essentiellement liés à Mohamed. À l’époque où nous sortions ensemble, ses rares visites commençaient vers 23 heures ou minuit, et lorsque je le savais venir, je le guettais plus ou moins. Disons que j’espérais le voir descendre du bus qui s’arrêtait tout proche, et lever la tête dans ma direction. Qu’espérais-je déceler ?
Juste en face de chez moi, se dressait un hôtel qui accueillait pour l’essentiel des cars de jeunes scolaires étrangers : pas trop loin de Paris, pas trop cher non plus. À cette époque, les petits lasers étaient à la mode et certains s’amusaient à en pointer dans ma direction la nuit — à croire qu’ils étaient offerts par l’hôtel ! Je me souviens que plusieurs fois, j’ai fait semblant de téléphoner, agitant mon bras sur mon balcon en direction de l’hôtel… ça s’arrêtait immédiatement ! Je les imagine fous de rire, d’irritation et de peur outrée : qu’allait dire la prof si l’hôtelier se plaignait ?
Juste à droite de l’hôtel, une société dont je n’ai jamais cherché à connaître l’objet, mais qui avait été construite à l’emplacement d’un ancien garage qui existait encore à mon arrivée. Je trouvais amusant d’imaginer que c’était le garage de Landru : on disait qu’il en avait possédé un sur la rue ancêtre de l’avenue Pierre Brossolette…